17 juin 2015

2 - GRANDEUR ET MISERE DES SPECIALISTES

GRANDEUR ET MISERE DES SPECIALISTES
(2ème partie)
 

 

Qu’en est-il de l’Irak ? « complètement cassé », « déstructuré »…

 

      La guerre états-unienne a atteint son maximum jusqu’à transformer l’Irak - comme le dit, en termes très imagés, au Club de la Presse du 20 mai 2015, madame Levallois - en « un pays qui a été complètement cassé, déstructuré, lors de l’invasion américaine. Souvenez-vous : l’armée avait été complètement cassée, les services de renseignement mis complètement hors jeu, le parti Baas, qui était la structure, qui était vraiment la colonne vertébrale du régime du pays, de l’Irak, a été cassée. Et donc on s’est retrouvé face à un vide absolument total qui explique aussi les difficultés que l’on a aujourd’hui à reprendre la main pour les Américains ou pour la communauté occidentale sur ce... » …sur ce pays, donc.

     
Casser la colonne vertébrale… c’est déstructurer un pays, un parti, mais cela ne suffisait pas au président des États-Unis, George W. Bush, ni au premier ministre britannique, Tony Blair. Il fallait casser l’homme pour casser le peuple.
2__Carte_de_l__Irak

      L’exécution par balle ayant été refusée à Saddam Hussein, ce fut, le 30 décembre 2006, la mort par pendaison qui lui fut imposée. La pendaison entraînant souvent une rupture des vertèbres cervicales… lorsque l’invitée du Club de la Presse énonce que « le parti Baas, qui était la structure, qui était vraiment la colonne vertébrale du régime du pays, de l’Irak, a été cassée », elle ne croit pas si bien dire… Arguant de prétextes mensongers, le président des États-Unis et le premier ministre de Grande-Bretagne ont cassé la colonne vertébrale de l’Irak, du parti Baas, du président Saddam Hussein, et donc du peuple pour obtenir le… « vide absolument total » qui ne peut tout de même pas être une surprise aux yeux de ceux et de celles qui l’ont voulu et fabriqué à coups de famines et de bombes, afin de… « reprendre la main pour les Américains ou pour la communauté occidentale » - et non pour la communauté internationale, comme il est si souvent dit - « sur ce… » pays arabe, bien sûr !

 

De la déstructuration à la guerre civile 


      Casser la colonne vertébrale d’un pays, d’un parti, d’un homme, d’un peuple ne suffit pas… tant qu’il reste une partie de ce peuple qui refuse de se plier au régime politico-économique que les chefs d’États capitalistes et leurs multinationales veulent, par la force la plus brutale - la force militaire - lui imposer.

      Mais Serge July a une petite question à poser…
      « […]. Les États-Unis souhaitaient, en particulier, armer les tribus sunnites et les détourner de Daesh. Semble-t-il, l’argent n’est jamais arrivé, hein. C’est exact ? »

      Agnès Levallois :
     
« Il y a une partie de l’argent qui est arrivé : y a des tribus qui ont récupéré une partie de cet argent américain. »
     
Achever la déstructuration des sociétés arabes en finançant certaines tribus pour les armer contre d’autres, ou contre « Daesh » qui est une création occidentale, n’est-ce pas une manière de provoquer des guerres civiles tout en se lavant les mains du sang répandu ?…

      En tout cas, la spécialiste ès monde arabe sait, elle, ce qui ne marche pas et ce qui « marche » :
     
« Ce qui est sûr, c’est que les opérations uniquement militaires, aériennes, ne servent, enfin, ne sont, sont largement insuffisantes pour arriver à un résultat et que, sans engagement au sol, on n’y arrivera pas. Le meilleur exemple, me semble-t-il, c’est l’opération qui a été menée, le week-end dernier, par les Américains lors de la prise d’Abou Sayyaf qui était donc un responsable de l’État islamique et pour capturer [Intervention : « qui a été tué, donc, par des forces spéciales américaines au sol »], et qui a été tué par des forces américaines, mais y a eu, à ce moment-là, intervention au sol, ponctuelle, pour mener cette opération. Donc, on voit bien que, quand y a un objectif précis à atteindre, là, en l’occurrence, y avait suffisamment de renseignements, j’imagine, pour savoir qu’on pouvait le prendre ; les moyens ont été mis en œuvre, non seulement aériens mais également des troupes au sol pour mener cette opération. Et là, ça marche ! »
     
Heu… des moyens aériens, terrestres - des troupes au sol - tout cela pour… « capturer », comme Agnès Levallois le dit si bien, un seul homme ? Peut-être, la question, est-elle triviale mais… À l’aune états-unienne, ça coûte combien, la capture d’un homme ?
     
Ces « opérations » ont eu lieu avec l’accord des autorités irakiennes, non pas sur le sol irakien mais sur le sol syrien, à Al-Amr, sans que le régime syrien en ait été informé. Quatre chefs du groupe ÉI (État Islamique), dont Abou Sayyaf, et d’autres membres de l’organisation ont été tués : 32 personnes au total. Autrement dit, les forces états-uniennes peuvent aller tuer des personnes sur le sol d’un pays étranger - ici, la Syrie - sans l’aval de celui-ci ; elles bafouent ainsi les autorités du pays et sa souveraineté.   

 

“Refiler” le chaos à une armée irakienne en lambeaux

 

      De toute évidence, selon l’invitée du Club de la presse, il y a une bonne leçon à tirer de l’expérience du week-end :
     
« Donc, on voit bien que, dans cette situation irakienne, si y a pas, un moment, d'engagement au sol, on n'arrivera, enfin, les Américains n'arriveront à rien. Mais les seuls qui interviennent […]. Alors, le problème, c’est qu’il faut que l’armée irakienne, il faut que l’armée irakienne soit en mesure de le faire. Et c’était l’engagement pris par le nouveau Premier ministre irakien, Al-Abadi, de reprendre en mains une armée et d’en faire une armée qui ne soit pas une armée chiite ou sunnite mais que ce soit une armée irakienne [Intervention d’Olivier Duhamel : « Ils n’y arrivent pas, manifestement.]. »
     
La déstructuration d’un pays, sur les plans politique, économique, militaire, jusqu’à la destruction totale de ses infrastructures et de ses superstructures, c’est l’anéantissement du travail de toute une population qui avait fourni les efforts nécessaires, jusque-là, pour obtenir de meilleures conditions de vie. Quant à ceux qui voulaient la place d’un Saddam Hussein, en Irak, ou d’un Muammar Gaddhafi, en Libye… les voici avec un pays ingouvernable.

     
Qu’importe si le résultat obtenu s’avère catastrophique, l’armée états-unienne ne pense plus qu’à une chose : “refiler” le chaos à une armée irakienne qu’elle a largement contribué à désintégrer et sur laquelle elle plaque un type d’organisation qui ne convient pas… Agnès Levallois, qui se rend bien compte du problème, enchaîne sur l’intervention d’Olivier Duhamel…
     
« Sauf que, pour l’instant, ils n’y arrivent absolument pas parce que le pays a été tellement clivé et qu’aujourd’hui, on a vraiment face à face les milices chiites, heu, les milices sunnites qui, elles, sont complètement affaiblies parce qu’elles ont pas été, effectivement, on leur a pas donné les moyens nécessaires pour se mettre en ordre de bataille, parce que l’idée, c’était d’éviter d’arriver à cette situation aussi tranchée mais qu’on ait une armée, avant tout, irakienne [Intervention d’Olivier Duhamel : « Mais, comme on n’y arrive pas, il faut des soldats américains ? »]. Non, je ne crois pas qu’il faille des soldats américains, je pense que les soldats américains, si ponctuellement, ils peuvent faire une opération comme celle du week-end dernier, je crois pas que massivement, une, un engagement de l’armée américaine soit possible dans le contexte actuel et ça provoquera, à la limite, peut-être encore plus de catastrophes que ça ne réglerait de questions. »
     
Autrement dit, madame Levallois ne se fait aucune illusion sur un rôle éventuellement bénéfique des interventions américaines.

      Alors, il ne reste sans doute, pour les chefs d’États occidentaux et leurs armées, que deux choses à faire : laisser ce pays, l’Irak, se débrouiller tout seul avec le chaos dans lequel il a été plongé, en attendant de pouvoir y revenir, et semer le chaos ailleurs… Ce “chaos ailleurs” sera l’objet d’un prochain article, rédigé à partir de la même émission…
 

Ce 2ème texte est paru dans La Voix de la Libye
http://lavoixdelalibye.com/?p=22889


Françoise Petitdemange
  

http://www.francoisepetitdemange.sitew.fr/#LA_LIBYE_REVOLUTIONNAIRE_.A


19 juin 2015

4 - GRANDEUR ET MISERE DES SPECIALISTES

GRANDEUR ET MISERE DES SPECIALISTES
(4ème partie)

Les guerres religieuses rallumées ?

      Dans le cadre du Club de la Presse du 20 mai 2015, « les trois grandes voix du soir », selon l’animateur Nicolas Poincaré, sont toujours avec l’invitée, Agnès Levallois.

     
Olivier Duhamel, spécialiste de droit constitutionnel, essaie de récapituler à sa façon le poids des tendances religieuses dans les conflits politiques actuels :
     
« […], ce qu’on comprend au début, c’est un combat entre sunnites et chiites, et ça, quand on dit ça, y a une petite complication parce que c’est l’Iran qui est chiite et donc l’Iran, ennemi des États-Unis, dans cette affaire-là, devient, forcément, plus ou moins allié des États-Unis. Et pis ça se complique encore un peu parce que l’Arabie saoudite, elle est sunnite, donc, normalement, elle devrait soutenir heu… ou elle pourrait soutenir les sunnites de Daesh. Sauf que, non, elle est avec les États-Unis contre les sunnites de Daesh. Alors, expliquez-moi pourquoi l’Arabie saoudite n’est pas avec Daesh et jusqu’où les États-Unis vont aller avec l’Iran ? »

      Agnès Levallois :
     
« Alors, la raison pour laquelle l’Arabie saoudite n’est pas avec Daesh, c’est que, là, vous avez un groupe de radicaux, de djihadistes radicaux, et qui ont, dans leur ligne de mire, la disparition du régime d’Arabie saoudite, estimant, les membres de Daesh estiment que l’Arabie saoudite est tout à fait illégitime et qu’elle n’a aucune 4___Arabie_saouditeraison [Intervention : « Ah ! d’accord… »] de, de diriger ce pays en raison de la corruption qui règne au sein de la famille royale [Intervention : « Ce sont les extrémistes. »] Ils sont bien plus radicaux même si, alors si on analyse les choses de plus près, c’est plus compliqué parce qu’on s’aperçoit qu’il y des pratiques de ce royaume saoudien qui sont finalement assez proches des pratiques de Daesh, et je pense simplement aux décapitations, aux exécutions. Aujourd’hui, il y a déjà eu 84 exécutions en Arabie saoudite depuis le début de l’année, ce qui est quand même énorme. Donc, elle n’a rien à envier à Daesh et vice versa. Mais on va, on va essayer de, de revenir sur le, la question que vous m’avez posée. »
     
Une petite idée vient à l’esprit : les hommes et les femmes politiques en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis qui ne cessaient, en 2011, de clamer haut et fort que Muammar Gaddhafi, en Libye, et Bachar El Assad, en Syrie, étaient des dictateurs qu’il fallait éliminer, sont devenu(e)s de fervent(e)s partisan(e) des monarchies du Golfe et, notamment, du roi saoudien qui a tout de même - selon ce qu’en dit Agnès Levallois - la main un peu lourde sur les délinquants, non ?

Une Arabie saoudite aux abois ?

      Voilà un complément de réponse apporté, par madame Levallois, à la question d’Olivier Duhamel :
     
« Aujourd’hui, l’Arabie a qu’une angoisse, c’est que Daesh approche de ses frontières et la remette en question. Donc, l’Arabie saoudite fera tout pour empêcher l’avancée de Daesh [Intervention : « Ce sont leurs extrémistes en quelque sorte, du genre Mélanchon, bon, d’accord…. » Ce sont leurs extrémistes mais ce sont vraiment leurs, leurs ennemis, leurs ennemis de façon absolument [Intervention : « D’accord ! »] dramatique. Donc, l’Arabie saoudite ne va pas soutenir Daesh même si certains Saoudiens - je ne parle pas du gouvernement de la famille royale - peuvent soutenir Daesh par des financements parce qu’ils ont leurs propres canaux de financements, estimant que finalement ce que fait Daesh n’est pas mal pour rentrer en guerre contre la famille royale. Donc, ça. Il peut y avoir des financements. C’est pour ça qu’on entend régulièrement dire que les Saoudiens, certains Saoudiens, financent Daesh. Certains peuvent le faire, mais ça ne sera jamais la famille royale [Intervention : « D’accord ! »] qui, aujourd’hui, se rend compte que, de toute façon [Serge July : « C’est surtout la branche actuelle… »], celle qui est aux affaires, bien sûr. Donc, ça, de ce côté-là, y a pas de, y a pas d’ambiguïté là-dessus. C’est vrai que le conflit, enfin la situation au Moyen Orient - ce qui n’était pas le cas, y a quelques années -, s’est complètement confessionnalisée, et qu’aujourd’hui, on a tendance [Serge July : « Confessionnalisée, sunnites contre chiites… »], sunnites contre chiites, et qu’on a tendance aujourd’hui à ne voir ce conflit que sous cet angle de ce clivage entre les sunnites et les chiites. »

À propos de l’Iran et de l’Irak

      Après avoir fait un détour par l’Arabie saoudite, Agnès Levallois évoque les deux pays qui se sont opposés dans une guerre fratricide de septembre 1980 à août 1988 :
     
« Là où ça se complique, c’est qu’effectivement, les Iraniens, qui sont la force régionale dominante chiite, heu…, a des liens privilégiés avec l’Irak aujourd’hui, dont la majorité des Irakiens est elle-même chiite, hein. Alors que, du temps de Saddam Hussein, c’était la minorité sunnite qui était aux affaires. Donc, je rappelle ça parce que ça explique aussi la situation actuelle en Irak, où vous avez quand même, après l’invasion américaine et avec les élections qui se sont tenues, et donc les chiites, majoritaires, qui sont arrivés au pouvoir, soutenus, en cela, par l’Iran, heu, ont eu un comportement aussi de revanche après toutes les années de l’époque de Saddam Hussein au cours desquelles les chiites étaient vraiment maltraités et n’avaient pas leurs places dans les institutions politiques. Donc, là, on a un renversement de situation : aujourd’hui, ce sont les chiites qui sont aux affaires et les sunnites se trouvent complètement marginalisés et estiment qu’ils n’ont pas la place qu’il leur revient. Ce qui fait que, aujourd’hui, vous avez une partie de la population irakienne sunnite qui rejoint Daesh, pas par idéologie, pas par adhésion à ce que défend Daesh, mais par réaction au comportement du gouvernement central de Bagdad, chiite, sectaire, [Intervention de Serge July : « et des milices »] et des milices. Donc, on est dans une situation, là, qui devient vraiment très compliquée parce que vous avez beaucoup d’anciens de Saddam Hussein - je pense, en particulier, à des militaires du temps de Saddam et des services, des responsables des services de sécurité du temps de Saddam Hussein - qui ont rejoint Daesh parce que ça leur permet de retrouver une activité sur le terrain. »

       Serge July :
     
« Oui. Est-ce que, finalement, tous ces événements ne sont pas des dégâts collatéraux de la, du choix stratégique qui a été fait par les États-Unis de privilégier la relation avec l’Iran et d’avoir un accord, en particulier, sur le nucléaire. Parce que tout ça, ça déroule, c’est une provocation d’être, vis-à-vis des Irakiens, vis-à-vis d’une partie des Syriens, cette alliance avec, potentielle en tout cas, avec l’Iran. »

      Agnès Levallois revient sur les États-Unis qui soufflent sur les braises :
     
« Non, je pense pas qu’on puisse, heu, envisager les choses sous cet angle-là. Au contraire, je pense que la, le règlement, ou en tous les cas, une vraie négociation sérieuse entre les États-Unis et l’Iran peut permettre, au contraire, d’apaiser la situation dans la, dans la région. Et éviter, justement, que chacun essaie de placer ses pions et essaie de [Serge July : « Mais l’Iran est un épouvantail pour, heu, quand même les sunnites…]. Bien sûr. Bien sûr que l’Iran est un, est un épouvantail pour, heu, pour les sunnites, pour, oui, pour les sunnites. […]. La grande, quand même la, la, l’origine de la déstabilisation de la région, c’est quand même l’invasion américaine de l’Irak, à partir de laquelle tout a découlé et que des alliances se sont justement faites pour essayer de, de contrer, ou chacun essayant de profiter du vide causé par cette, cette catastrophe qui a été provoquée. »
     
Il faut bien noter - et c’est madame Levallois, qui ne peut être accusée d’être anti-occidentale, qui le dit - que « l’invasion américaine de l’Irak » est à « l’origine de la déstabilisation de la région », « du vide causé par cette, cette catastrophe qui a été provoquée » : c’est-à-dire à l’origine de tous les problèmes survenant, depuis de nombreuses années, dans les pays arabes évoqués ici.

 

1er texte : http://lavoixdelalibye.com/?p=22813
2ème texte : http://lavoixdelalibye.com/?p=22889



Françoise
Petitdemange
 

http://www.francoisepetitdemange.sitew.fr/#LA_LIBYE_REVOLUTIONNAIRE_.A