24 avril 2015

3. DE LA PAIX A LA GUERRE... CONTRE LE PEUPLE LIBYEN

3.
DE LA PAIX À LA GUERRE...
CONTRE LE PEUPLE LIBYEN

 

1 - 2. Un ministre de l’Intérieur
dans l’État-paria…

 

      « 6 octobre 2005. » Voix off : « Toute cette histoire a commencé deux ans avant que le futur président n’entre à l’Élysée lorsqu’il est allé faire la connaissance du dictateur un jour d’octobre 2005. Il est alors un fringuant ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac qui ne fait pas de mystère de ses ambitions présidentielles. Depuis l’aéroport, son convoi file à travers Tripoli, capitale d’un État de six millions d’habitants que la manne pétrolière a rendu le plus riche d’Afrique. Sur les murs s’affiche partout l’homme qui le dirige d’une main de fer depuis 1969. »

     
Voix off : « Officiellement, le ministre a été convié, ici, à venir s’entretenir de la lutte antiterroriste et de l’immigration irrégulière. » Nicolas Sarkozy : « Pourquoi voulez-vous aller en Italie ? » Un jeune homme : « Je voulais partir. » Pour les États capitalistes en crise, dont une partie des populations - au chômage ou au travail - ne peuvent plus subvenir aux nécessités de leur existence, il s’agit, à l’époque, de lutter contre le terrorisme que, pourtant, ils sécrètent eux-mêmes, et de freiner, sinon d’empêcher, l’arrivée d’Africains et de leurs familles en Europe, notamment en France. Mais le Guide révolutionnaire, Muammar Gaddhafi, n’avait pas attendu les Occidentaux pour inciter les Africain(e)s à rester dans leurs pays afin de contribuer au développement du continent.  
     
Voix off : « En coulisses toutefois, cette visite a pour le ministre d’autres enjeux, plus personnels. Elle a été initiée par un homme de l’ombre, un Libanais, un intermédiaire en armements, à la fois proche de plusieurs membres de son entourage et familier du pouvoir libyen. » L’intermédiaire en armements, c’est  Ziad Takieddine qui parle, non pas du « dictateur », mais du « colonel Kadhafi » : « En 2005, je rencontre le fils du colonel Kadhafi [Saïf al-Islam] en visite privée en France. Alors, il m’invite en Libye pour aller rencontrer son père, le colonel Kadhafi. Et je rencontre Kadhafi. Quand je parlais de Nicolas Sarkozy, à lui, je parlais de lui comme quelqu’un qui allait changer beaucoup la démarche française, en général, dans le domaine de la politique extérieure. » Bernard Cheynel, lui aussi intermédiaire en armements, confirme les dires de son confrère : « C’est Saïf qui s’est emballé sur Sarkozy. Saïf qui a poussé son père : “papa, papa, papa, papa.” Papa, il est formidable, papa. Il est formidable. » Ziad Takieddine : « Je retourne en France. Je vois monsieur Guéant et des choses se sont mises en place. » Jean-Luc Sibiude (ambassadeur de France en Libye) : « Et monsieur Claude Guéant était venu préparer la visite plusieurs fois. Je crois qu’il est venu au moins deux fois, pas forcément… Une fois… Monsieur Claude Guéant avait ses propres contacts. » Voix off : « Signe de l’importance qu’il accorde à cette relation, son plus proche collaborateur [Claude Guéant, donc...] devient dès lors son agent de liaison avec les Libyens. »

Françoise Petitdemange


10. DE LA PAIX A LA GUERRE... CONTRE LE PEUPLE LIBYEN

10.
DE LA
PAIX À LA GUERRE...
CONTRE LE PEUPLE LIBYEN

2 - 9. L’« affaire des infirmières bulgares »

 

      « Juillet 2007. » Voix off : « En ce début de quinquennat, tous les chemins le mènent en Libye. Il s’attelle sans tarder à son Union pour la Méditerranée, s’efforçant de convaincre les chefs d’État de la région d’y adhérer. Il a aussi en tête les grands contrats qu’il pourrait obtenir de la riche Libye. Lui qui a promis de ramener milliards et emplois aux entreprises françaises. Et puis, cerise sur le gâteau : il saisit l’opportunité de réaliser un bon coup de communication qui contribuerait à sa gloire. » Des images montrent les infirmières bulgares et le “médecin palestinien” derrière des barreaux. Deux des infirmières sont bien maquillées et bien habillé(e)s. Elles et leurs consœurs, ainsi que le « médecin palestinien » - en réalité, il était étudiant en médecine, dans sa dernière année d’internat - ne paraissent pas très marqué(e)s - ni sur leurs visages, ni dans leurs corps - par les nombreuses tortures de toutes sortes qu’il-elles auraient subies, qui ont été décrites, avec force de détails, dans certains livres, et qui, si elles avaient été subies, ne les auraient pas laissé(e)s vivant(e)s.

     
Voix off : « À Tripoli, en effet, l’imprévisible Guide libyen a suscité un nouvel obstacle dans ses relations avec l’Occident. Il détient cinq infirmières bulgares dont le calvaire émeut l’opinion internationale. Injustement accusées d’avoir inoculé le virus du sida à des enfants, torturées, elles viennent d’être condamnées à mort. » « Il détient »… Muammar Gaddhafi ne détient pas ces infirmières, pas plus que l’étudiant en médecine, né en Égypte en 1969 et vivant en Libye depuis 1972, dont il est permis de se demander pourquoi il a été présenté partout comme un « médecin palestinien ». Ce personnel médical étant soupçonné de faits très graves puisque des enfants meurent du sida, une enquête s’est avérée nécessaire. Dans la Libye révolutionnaire, ce n’est pas la loi de la jungle ou la loi de l’arbitraire : il y a une justice populaire avec des tribunaux… La commentatrice va un peu vite en affirmant que les infirmières étaient « injustement accusées »… d’autant qu’elles et le prétendu médecin palestinien manifestaient un comportement plus qu’étrange. L’étudiant en médecine et certaines infirmières se livraient à d’importants transferts d’argent, qui n’avaient rien à voir avec le montant de leurs rémunérations : d’où venait cet afflux d’argent ? contre quels services rendus, à qui ou à quel pays ? Il-elles détenaient de l’alcool ostensiblement. Bref, il-elles contrevenaient aux lois civiles et bafouaient les lois religieuses de la Libye (pays d’accueil pour les infirmières bulgares). L’affaire étant extrêmement grave, les juges libyens prennent leur temps pour statuer sur le sort de ce personnel hospitalier : « Nous déférerons l’affaire devant la cour d’assise,[à Benghazi]. » À noter le « nous »… (Les mots entre crochets n’ont pas été traduits dans le documentaire.)

     
Voix off : « Depuis des mois, l’Union européenne négocie leur libération avec le dictateur. » Voix off : « En ce mois de juillet 2007, la commissaire aux relations extérieures est sur le point de réussir. » Benita Ferrero-Waldner (commissaire européenne) : « Dans une journée, parce qu’ils changeaient toujours tout, on a négocié ça. Et c’était prêt à signer. Et là, nous voulions signer. Et tout à coup, les Libyens, ils avaient coupé tout. Et ils voulaient savoir : « Oui, on n’est pas sûrs. ». » La commissaire européenne a l’honnêteté de dire : « les Libyens » et non Muammar Gaddhafi. Les Libyens avaient différentes raisons de se méfier… Ils venaient de sortir d’un long embargo et, maintenant, leurs enfants mouraient à l’hôpital… à Benghazi, là où il y avait des opposants à la démocratie directe. « Nous avons fait le travail. On ne savait pas que Sarkozy négociait derrière. »
     
Voix off : « Car à l’Élysée, dans la plus grande discrétion, entouré de sa seule garde rapprochée, Jean-David lévitte, son conseiller diplomatique, Henri Guaino et l’indispensable Claude Guéant, le président joue en personne les négociateurs. » Donc, à quoi servait la commission européenne ? L’ambassadeur de France en Libye, Jean-Luc Sibiude, donne quelques détails : « On me passait un coup de téléphone. Le président Sarkozy voudrait parler à Kadhafi. Dis-nous où se trouve Kadhafi, à deux heures de l’après-midi ou à cinq heures de l’après-midi. Et c’est comme ça que les choses se passaient. Et ça, j’ai eu au moins quatre ou cinq coups de téléphone » Henri Guaino (conseiller de Nicolas Sarkozy) : « Pour les sauver, eh bien, il fallait aussi accepter en contrepartie, d’abord, de discuter avec le colonel Kadhafi. »

     
L’ambassadeur, lui, connaît le Guide libyen un peu mieux que ses compatriotes de la politique : « Ça a beaucoup joué ça, enfin, parce que Kadhafi se sentait considéré. Quand vous recevez un coup de téléphone, quand vous recevez un message écrit, c’est une chose… mais qu’ensuite, vous voyez trois ou quinze jours après, nouvel appel, etc., à trois-quatre reprises, ça marque. Surtout avec ces pays-là qui, quand même, sont des pays où la relation humaine est fondamentale. »
     
Voix off : « Pour devenir le libérateur des innocentes infirmières, le président est prêt à offrir beaucoup. Il sait que le dictateur rêve d’effectuer une prestigieuse visite officielle en Occident pour marquer son retour sur la scène internationale. » Les infirmières bulgares et le “médecin palestinien”, ou plutôt l’interne égypto-libyen, devenu bulgare, ont été libéré(e)s mais leur innocence reste à prouver… Car ces membres du personnel médical n’ont pas eu un comportement très clair dans cette histoire. Le conseiller, Henri Guaino : « C’est en échange du sauvetage des infirmières bulgares qu’a été fait la promesse de recevoir le colonel Kadhafi en visite d’État, en visite d’État à Paris. » Vraiment ? Mais n’y a-t-il pas eu autre chose ?

     
Voix off : « Le président accède à un autre désir cher au dictateur : affligé d’avoir dû renoncer à l’arme nucléaire, le Libyen veut posséder au moins une centrale nucléaire, symbole de puissance. Depuis des mois, il sollicite les autorités françaises jusqu’à présent circonspectes face aux caprices d’un dictateur réputé incontrôlable. » Ces propos sont inexacts : le peuple libyen avec le Guide - et non le Guide révolutionnaire tout seul - ont renoncé à l’arme nucléaire comme aux armes chimiques parce qu’ils considéraient qu’il fallait œuvrer en faveur de la paix et, donc, payer d’exemple, en renonçant à cette arme. Jusqu’ici, en la matière… le « dictateur incontrôlable » a plutôt été chaque dirigeant des États-Unis, en partant - pour ne pas remonter trop loin dans le temps - de celui qui a donné, en 1945, l’ordre de larguer les deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, au Japon, pour arriver à celui qui a imposé un embargo à l’Irak : « pétrole contre nourriture », détruit le pays, massacré le peuple, fait mourir des enfants de faim et de maladies, pour avoir la peau de Saddam Hussein… Quant à la centrale nucléaire, le peuple libyen, n’avait-il pas le droit d’en avoir une, ne serait-ce qu’à des fins civiles ? Le peuple libyen, n’avait-il pas le droit de développer son pays ?
     
L’ambassadeur, Jean-Luc Sibiude, fait cette remarque : « Il y avait des gens qui étaient très, tout à fait opposés à s’aventurer, ou à s’engager - ce n’est pas une aventure - , à s’engager dans cette voie, même à pas comptés. Mais, là-dessus, le président de la république a arbitré parce que, là, à chaque reprise, dans les entretiens auxquels j’avais, auxquels j’ai assisté, le président, à plusieurs reprises, le président Kadhafi, ça lui tenait à cœur, ce point-là. » Un petit problème tout de même : le président Sarkozy, étant partie prenante dans cette affaire, ne pouvait guère arbitrer… À noter que ni Zohra Mansour, ni le cousin Ahmed Gaddhaf El Dam ne parlent de Muammar Gaddhafi comme d’un « président ».

     
Le conseiller du président Sarkozy, Henri Guaino, qui a rencontré le Guide libyen, en reste tout ébaubi : « C’était un personnage extrêmement intelligent, très manœuvrier, un homme de pouvoir très très efficace. Il a, heu, tiré tout le parti qu’il pouvait tirer de cette négociation. » L’ambassadeur, Jean-Luc Sibiude, lui, ne montre pas des Libyens particulièrement profiteurs : « Ils n’ont pas cherché à obtenir davantage. Non, les seuls, c’est, c’est l’accord de défense qui a fait un tout petit peu, un petit peu problème et, heu, parce que les Libyens voulaient une sorte de clause de défense, en disant que, en gros, s’ils étaient attaqués, la France devait venir à leur secours. Vous pensez bien qu’il n’en était pas question, de ça. Et je sais que mon homologue libyen m’a dit : « Je n’ai pas pu obtenir… » Et moi j’avais dit : « Ah non ! mais ça, c’est exclu, hein, il ne faut pas chercher. Je lui ai dit : « Tu… Ça ne passera jamais. » À noter que l’ambassadeur de France en Libye ne dit pas « Kadhafi », mais « Ils », « Les Libyens », « mon homologue libyen ». Par ailleurs, si « les Libyens voulaient une sorte de clause de défense », n’était-ce pas parce qu’après le carnage occidental en Irak, ils se savaient menacés ?

     
Voix off : « Le dictateur a obtenu presque tout ce qu’il pouvait espérer. Dans la nuit du 22 juillet 2007, le deal est scellé. » Voix off : « Quarante-huit heures plus tard, en Bulgarie, un avion de la « République Française » rend la liberté aux malheureuses. Des dizaines de journalistes sont venus retransmettre ce succès présidentiel. Ils découvrent alors qu’il comporte un inattendu volet conjugal. » Sans doute un journaliste : « Madame Sarkozy ! » Voix off : « Pour aller chercher les infirmières en Libye, le président s’est fait représenter par sa femme, Cécilia. Un geste envers le dictateur et, peut-être, même, plus que cela. » Mme Sarkozy apparaît accompagnée de Claude Guéant.
     
L’avis des femmes est, en Libye révolutionnaire, plus respecté qu’en Occident capitaliste. Dès après la Révolution du 1er Septembre 1969, les Libyennes ont pris une part active à la vie politique, économique et militaire de leur pays. Les Françaises bourgeoises sont à la traîne ; singeant les hommes, elles sont considérées, par les hommes politiques, comme celles qui veulent prendre leurs places ; quant aux Françaises de condition modeste, pas plus que les Français de même condition, même si elles-s’ils ont des capacités, elles-ils n’ont quasiment aucune possibilité d’accéder à des fonctions politiques de haut niveau : c'est la démocratie du “méritofric”. Ahmed Gaddhaf El Dam souligne la sensibilité des Arabes à ce que “femme veut” : « Et puis, on est des Arabes, vous savez. Il a envoyé sa femme à Tripoli. Ça compte. Il nous était difficile de refuser la demande d’une femme sur un sujet comme celui-là. »

     
La commissaire européenne, Benita Ferrero-Waldner, soulève un coin du voile et découvre que, décidément, les enjeux privés se dissimulent quelque peu derrière les intérêts publics : « Je crois, pour lui, c’était important, aussi, pour montrer à Cécilia que elle pouvait jouer un grand rôle si elle restait. Ça était un peu ce que j’ai compris quand elle était avec moi dans l’avion. » Bruno Jeudy (journaliste au Figaro) confirme les impressions de la commissaire : « Il espère, à travers l’affaire libyenne, qu’elle va trouver sa place et que, comme ça a marché, il imagine qu’il va pouvoir la garder, heu, la garder comme ça. » Voix off : « Baroque exercice du pouvoir où diplomatie et vie privée se mêlent. » Le président Nicolas Sarkozy arrive dans la salle, où est rassemblée la presse ; il paraît chercher quelqu’un, se retourne, trouve Bernard Kouchner qui se tient juste derrière lui, et s’exclame : « Tiens !... Ouais. » Bernard Kouchner se range à sa gauche, François Fillon et Rama Yade, à sa droite. Le président déclare tout de go : « Bon, mesdames et messieurs, je vous remercie d’avoir répondu à notre invitation dans des délais aussi brefs. je voulais vous dire quelle était notre joie devant la fin de ce long calvaire qui a frappé cinq femmes puis vous comprendrez que je dise également que Cécilia a fait un travail tout à fait remarquable, que, pour être une phrase courte, elle n’en est pas moins très sincère. »

     
Voix off : « Deux mois seulement après son arrivée au pouvoir, le dictateur lui offre cette victoire diplomatique éclatante, de surcroît, parée de bons sentiments de toutes sortes, et ce ne sont pas les interrogations de la presse qui vont gâcher ce moment. » Une Journaliste ose la question qui peut fâcher : « On sait bien que rien ne se fait avec le colonel Kadhafi sans compensation. » Comme si de pareilles tractations entre d’autres chefs d’États se faisaient purement gratuitement … Le président Sarkozy : « Bon ! Si vous me posez la question : la France, a-t-elle versé un euro, ma réponse, c’est « non ! ». » Nicolas Sarkozy dit vrai : c’est monsieur Qatar qui a payé pour la France. (Cf. Les témoignages de certains négociateurs…) « De quoi s’agissait-il ? Il s’agissait d’arracher cinq malheureuses femmes à un sort bien peu enviable. Il y avait un problème à résoudre, on l’a résolu. Point ! »
     
À propos de la solution apportée à ce qui a été appelé « L’affaire des infirmières bulgares et du médecin palestinien », Ahmed Gaddhaf El Dam s’exprime en ces termes : « Pour servir nos intérêts dans notre projet africain, nous avions décidé de soutenir Nicolas Sarkozy dans cette affaire. Par tous les moyens ! En l’occurrence, nous voulions lui donner une carte à jouer. » À noter que Ahmed Gaddhaf El Dam dit « nous » et non « le colonel Gaddhafi ». À noter aussi cette expression : « Par tous les moyens ! » Voix off : « Cette carte, le président va venir la jouer en Libye. Dès le lendemain. »

 

Pour plus d’informations sur ce qui a été appelé « L’affaire des infirmières bulgares », se reporter au blog de Michel J. Cuny
http://kadhafi.canalblog.com/
Cf. Fin du texte, n° 39


 
Françoise Petitdemange


25 avril 2015

11. DE LA PAIX A LA GUERRE... CONTRE LE PEUPLE LIBYEN

11.
DE LA PAIX À LA GUERRE...
CONTRE LE PEUPLE LIBYEN
 

3 - 10. Voyage du président Sarkozy en Libye

 

      « 25 juillet 2007. » Voix off : « Deux ans après son premier séjour, le président est de retour à Tripoli. L’ambassadeur méritant et le chef du protocole libyen l’attendent au bas du tapis rouge. Il est accueilli en grande pompe et en terrain connu. » L’accueil libyen est cordial : « Bienvenue, soyez le bienvenu dans notre pays. » Le président français, Nicolas Sarkozy, répond : « Merci. » Puis le groupe marche sur le tapis rouge mis en place pour la circonstance.
      Voix off : « La libération des infirmières est, pour le président des droits de l’homme, un paravent commode. Qui s’offusquerait, en effet, de cette escale à Tripoli aux lendemains d’une si émouvante libération ? Il peut passer en toute quiétude aux choses sérieuses avec le dictateur. »
     
L’ambassadeur de France en Libye, Jean-Luc Sibiude, s’en pourlèche encore les babines… « Autant la première visite avait été un peu fade, discrète, je ne vais peut-être pas, enfin… Autant, là, ça a été la fiesta. Voilà ! »

      L’armée du peuple effectue la parade militaire devant le bâtiment bombardé en 1986 par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Muammar Gaddhafi sort d’une voiture. Voix off : « Dans le jardin de sa caserne, au pied d’un bâtiment laissé en l’état depuis le bombardement américain de 1986, c’est un dictateur en tenue d’apparat qui accueille le président et son importante délégation. Parmi elle, se trouve la jeune secrétaire d’État aux droits de l’homme, Rama Yade. » Le président Sarkozy est accompagné d’une « importante délégation ». En décembre 2007, les journalistes français critiqueraient le séjour de Muammar Gaddhafi qui, à Paris, serait accompagné d’une « importante délégation ».

     
Voici comment Rama Yade racontera la scène, comme pour rester fidèle à sa réputation de prétendue rebelle : « Arrivé à moi, il me serre la main. » L'image prise sur le vif, et insérée dans le documentaire, la montre à côté de Bernard Kouchner, et Nicolas Sarkozy tend la main vers elle pour la présenter. Quoi qu’elle dise, elle est toute souriante quand elle serre la main à Muammar Gaddhafi. « Et, heu…  et je lui serre la main, heu et heu… il me, enfin, il était d’ailleurs étrange, c’est, c’est, c’est… On n’aurait pas dit un président. » Effectivement. D'ailleurs... ce n’était plus un président depuis des décennies ! « Parce que il était habillé tout, un costume blanc avec, sur la poitrine, une carte de l’Afrique en plastique - voyez - noir, et puis heu des lunettes de soleil et puis ses cheveux tout mouillés ou ou huileux je sais pas trop et heu et puis donc heu il se pensait le représentant de l’Afrique. Moi, étant d’origine africaine, donc il a dû penser que on devait avoir une complicité particulière, et donc il me dit : « Mais comment, à trente ans, vous êtes ministre », et moi heu, du tac au tac, je lui réponds : « Mais vous, à vingt-sept ans, vous aviez bien fait un coup d’État. » Et, là, je vois le regard du président Sarkozy qui part dans tous les sens, et puis, lui, ça le fait rire manifestement. » Sur cette répartie de Rama Yade, en fait, Nicolas Sarkozy et l’interprète rient tout autant que Muammar Gaddhafi. Mais, manifestement, Rama Yade règle des comptes. Avec ses descriptions portant sur des détails de la personne de Muammar Gaddhafi, elle est à la limite de la xénophobie : les « cheveux huileux » font partie des vieux clichés d’une certaine époque… La jeune secrétaire d’État se prend pour une révoltée mais elle a beaucoup à apprendre : un coup d’État révolutionnaire, mené, sans effusion de sang, par des militaires et des civils qui mettront en place, très rapidement, des structures politiques et économiques horizontales et qui transmettront directement, huit ans plus tard, le pouvoir au peuple, ne peut se confondre avec un coup d’État réactionnaire, sanglant, mené par des militaires pour accaparer le pouvoir et opprimer le peuple, comme l’ont fait Francisco Franco ou Augusto Pinochet, soutenus par les dirigeants occidentaux.

    
Voix off : « L’heure est à l’idylle. Surtout lorsque vient la signature d’une dizaine d’accords de coopération. »
    
Bernard Kouchner et Abdel Rahman Shalgham en sont à signer des actes. Ils rient tous les deux. C’est rare de voir Bernard Kouchner rire… Abdel Rahman Shalgham dit : « Et, je signe, moi. » Bernard Kouchner, en riant : « Oui, mais, alors, vous avez (sali ?) l’acte. » Bernard Kouchner s’exclamant : « Il y a je ne sais pas combien de documents. Mais, qu’est-ce qu’on signe comme accords ! Oh, je ne m’en plains pas ! » La diplomate libyenne, Zohra Mansour, rapportant les propos de Muammar Gaddhafi, montrera à quel point la Libye faisait confiance à la France : « Auparavant, c’est moi qui avais été chargée de rédiger ces accords. Le Guide m’a dit, textuellement : « Zohra, s’agissant de la France, il ne faut pas t’inquiéter. Sarkozy est notre ami. Tout va bien pour nous. ». »

    
Voix off : « L’accord sur la défense, en particulier, a de quoi réjouir le dictateur. La France entraînera ses forces spéciales et lui fournira les armes les plus modernes. À la suite de ce rapprochement, les Français lui vendront même un système de surveillance d’Internet qu’il utilisera pour traquer ses opposants. » Ce n’est qu'un procès d’intention… Voix off : « Ceux-ci, il est vrai, pèsent à l’époque fort peu dans la balance. » Les deux signataires se lèvent et se serrent la main tandis que le groupe applaudit. Muammar Gaddhafi invite Bernard Kouchner à toucher la carte de l’Afrique qu’il porte sur sa veste ; ce que fait Bernard Kouchner avec plaisir.
    
Les contrats sur l’armement ? Henri Guaino a la réponse : « Quand vous faites des contrats de ventes d’armes, vous imaginez bien que le gouvernement peut effectivement les utiliser d’une autre manière que pour préserver l’indépendance, l’indépendance nationale. Bon ! Voilà. Mais faut-il donc ne plus vendre d’armes à quiconque ? Mais faut-il donc ne plus vendre d’armes à quiconque ? Vous trouverez toujours quelqu’un pour leur vendre des armes. Et, heu, voyez, là encore, c’est la difficulté, difficulté morale de tout cela. Mais le monde est comme il est. » Trois ans plus tard, le président Nicolas Sarkozy fera voter une résolution à l’ONU (Organisation des Nations Unies) qui interdira à tout avion libyen de décoller ; il sera ainsi plus facile de détruire les avions au sol et tout le dispositif de défense, empêchant ainsi le peuple libyen de préserver l’« indépendance nationale » si chère à monsieur Guaino.

    
Tandis que retentit « La Marseillaise », les deux hommes sont au garde-à-vous. Le président Nicolas Sarkozy grimace sous le soleil libyen : manifestement, il est en difficulté. C’est le moment, ici, de se souvenir de la description, sous forme d’une critique, faite plus haut par Rama Yade, à l’encontre de Muammar Gaddhafi : « et puis heu des lunettes de soleil ». Muammar Gaddhafi, lui, s’il porte des lunettes, c’est pour protéger ses yeux des rayons qu’il sait implacables. Beaucoup plus grave… Au fond de l’image, se trouve le « Monument de la souffrance du peuple libyen » qui a été érigé à la mémoire des victimes des bombardements britanniques et états-uniens, d’avril 1986, effectués en guise de représailles contre des actes terroristes attribués à la Libye dont la culpabilité n’a jamais été prouvée. Muammar Gaddhafi invite Nicolas Sarkozy à avancer. Après la signature des accords…
    
Voix off : « Pour le président, ces accords sont de moindre importance à côté du dossier qu’il a prévu d’évoquer dans quelques minutes avec le dictateur : sa chère Union pour la Méditerranée. Après deux mois de présidence, elle semble à portée de main. Il a besoin toutefois du soutien déterminant de son hôte. »
    
Muammar Gaddhafi et Nicolas Sarkozy se dirigent vers la tente. La modeste tente où sont installé(e)s, à une table portant deux plateaux de mets de réception, la dame interprète, Nicolas Sarkozy et, invisible de suite, Muammar Gaddhafi. Claude Guéant s’étire de tout son long, avec une indescriptible impolitesse, par-dessus l’un des plateaux et en faisant fi de l’interprète, pour chuchoter quelque chose en direction de Nicolas Sarkozy. Muammar Gaddhafi demande, par un petit signe, à des personnes restées à l’extérieur, de parler moins fort, sans doute des journalistes.

    
Jean-David Lévitte, conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, en est resté aux vieux clichés : « C’était un axe majeur de sa politique étrangère. Lui arrivait avec un esprit cartésien et une discussion structurée en tête. En face, l’interlocuteur n’était pas dans les mêmes dispositions intellectuelles, disons. » Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, tente d’oublier sa déconfiture du moment… « J’ai le souvenir d’une scène de théâtre, de de d’une d’une incommunication flagrante, d’une comédie jouée par Mouammar Kadhafi. » Voix off : « Avec tout l’enthousiasme dont il est capable, le président expose sa vision géopolitique au maître des lieux à qui il offre de le rallier. » Bernard Kouchner : « C’était un sphynx. Il répondait pas. Ou il disait trois-quatre mots en arabe. Sans rapport du tout avec la discussion qu’on voulait avoir avec lui. Il y avait des éclairages sur ce qu’on pouvait lui vendre. En général, c’était je sais pas quoi, des armes anti-chars ou je ne sais pas quoi. Et nous, nous ne savions pas. Il fallait qu’on prenne des conseils. » Voix off : « Le dictateur élude. Bernard Kouchner recentre la discussion avec un peu d’insistance. » Jean-Luc Sibiude (ambassadeur de France en Libye) évoque ce moment particulier : « Le président l’a repris en disant pratiquement, disant à Kadhafi : “N’écoutez pas ce que dit mon ministre des Affaires étrangères.” Non, Sarkozy voulait une visite qui se passe bien. Bon ! Il disait : “Je suis là pour faire plaisir à mon hôte qui m’a fait, donc, heu, autant ne pas lui compliquer, ne pas évoquer les choses dans le détail.” En gros, le président a dit : “On verra, on vous précisera les choses, les grandes lignes, tout ça.”. »
    
Voix off : « Lorsqu’il quitte la tente, le président ne doute pas de gagner son hôte à sa cause. Le dictateur, lui, masque sa déception. Il escomptait un président acquis à ses rêves africains. Il reçoit un ambitieux qui lui demande de se rallier à un projet concurrent. » Ahmed Gaddhaf  El Dam, quant à lui, explique le point de vue, non de Muammar Gaddhafi, mais du « nous » libyen : « Nous, nous pensions que Sarkozy avait pris en compte le projet que nous avions impulsé en Afrique. Et, là, nous constatons qu’il cherche juste à se donner un rôle historique, qu’il veut être le chef. »

    
Jean-David Lévitte : « Kadhafi, il a toujours eu cette ambition un peu fantasque, mais enfin, de rassembler l’Afrique ou, en tout cas, une partie de l’Afrique, et il a essayé d’atteindre cet objectif, plus par l’ingérence que par la coopération. Donc, notre message, assez évident, était de lui dire : « Puisque vous avez renoncé au terrorisme et aux armes de destruction massive, renoncez aussi à l’ingérence, à la déstabilisation de vos voisins. ». » En quoi l’idée de « rassembler l’Afrique », à travers les chefs des États et les peuples, était-elle plus « fantasque » que l’idée d’États-Unis d’Amérique (au XVIIIème siècle), d’Union Européenne (au XXème siècle) ?
     
L’Union Européenne, n’était-elle pas un projet, sinon « fantasque », du moins anti-démocratique, manigancé en dehors des peuples ? Le vote des peuples - et notamment du peuple français - “pour ou contre le traité constitutionnel européen”, n’a-t-il pas été… bafoué, nié ? Contrairement à la réalisation de l’Union Européenne, la création des États-Unis d’Afrique était le fait, non seulement de la Libye mais aussi des autres États africains. L’OUA (Organisation de l’Unité Africaine), moribonde, a transmis le flambeau à l’UA (Union Africaine) : tous les États africains étaient invités (et non une partie de l’Afrique) ; il y avait des Sommets africains, d’année en année, pour mettre en place la Constitution avec « les droits de l’homme et des peuples » et les Institutions préparant la création des États-Unis d’Afrique. Contrairement à ce que prétend Jean-David Lévitte, l’Union Africaine, qui devait ouvrir sur les États-Unis d’Afrique, était un projet commun aux États et aux peuples africains ; certainement pas une « ingérence » de Muammar Gaddhafi ! Dans le cadre de la construction des États-Unis d’Afrique, en quoi une « ingérence » ou une « déstabilisation » de Muammar Gaddhafi, aurait-elle été bénéfique ?
      En 2010-2011, quel chef d’État a fait de « l'ingérence » dans les pays africains et par rapport aux peuples africains : Côte d’Ivoire, Tunisie, Égypte, Libye… ? Sinon le président français Nicolas Sarkozy, toute sa clique gouvernementale, et quelques pseudo-intellectuels qui n’avaient à se mêler ni des affaires politiques de la France, ni des affaires politiques de la Libye. C’est la volonté d’une grande partie du continent africain qui allait être bafouée, en 2011, par les puissances occidentales qui n’ont jamais pu renoncer à leurs colonies et donc à l’emprise qu’elles exerçaient sur les pays africains pour mieux voler les richesses du continent qu’elles continuent à voir comme une caverne d’Ali Baba, qui leur appartient nécessairement, puisqu'ils en sont les quarante voleurs.

    
Voix off : « Trop sûr de lui, le président mésestime les ambitions du roi des rois d’Afrique. Bref ! L’entrevue se révèle un jeu de dupes. Chacun se méprenant sur les intentions de l’autre. » Cette dame, sait-elle ce qu’elle dit, dans le commentaire ? Sait-elle ce qu’est ce titre, non pas que Muammar Gaddhafi s’est donné lui-même, mais que lui ont donné les chefs des autres États africains ? Voix off : « De retour vers la France, il reste à l’hyper-président, comme on commence à le surnommer, à honorer une promesse : la visite officielle qu’il a offerte au dictateur. Il convient qu’elle renforce son entente avec lui et parachève sa grande offensive diplomatique de début de mandat. »

 

Françoise Petitdemange


13. DE LA PAIX A LA GUERRE... CONTRE LE PEUPLE LIBYEN

13.
DE LA PAIX À LA GUERRE...
CONTRE LE PEUPLE LIBYEN

 

4 - 12. Des déclarations insultantes…
à l’égard d’un invité

 

      Voix off : « Mais voilà qu’un grain de sable vient gripper le bel ordonnancement. Personne à l’Élysée ne s’est aperçu que le dictateur arrive à une date un peu particulière : « La journée internationale des droits de l’homme ». Or, le président a justement nommé une secrétaire d’État chargée de ce sujet-là. » Rama Yade : « J’ai essayé de demander un changement de date parce que le 10 décembre était symbolique. Y avait pas d’argumentaire. C’est, c’est, c’est comme ça. C’est comme ça. Et puis, heu, c’est décidé, c’est calé, heu, je n’avais pas à me mêler, heu, de la, du domaine réservé du président. »
     
« Paris. Décembre 2007. » Problème de dernière minute… Voix off : « Alors, à l’heure du laitier, ce lundi matin, la jeune secrétaire d’État frappe un grand coup. À un journal, elle lance : « La France n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant [terroriste ou pas] peut venir s’essuyer les pieds [du sang] de ses forfaits », avant de rééditer à la radio… » Certains mots, maintes fois répétés à l’époque, ont été retirés du commentaire de ce documentaire : ils sont notés entre crochets. Voix de Rama Yade : « Personnellement, je me retrouve avec une journée des droits de l’homme sur les bras et Kadhafi sur le tarmac d’Orly. Donc, pour moi, c’est un problème. » Appelée à l’Élysée pour rendre des comptes, l’ex-secrétaire d’État aux droits de l’homme racontera plus tard : « Au retour de la radio, vers 9 heures-9 heures et demie, le président de la république m’appelle, en me disant de venir le voir à l’Élysée. Et il était silencieux, me tournant le dos, face à la fenêtre et le silence dure très longtemps. Puis arrivent les deux conseillers, là, Lévitte, messieurs Lévitte et Guéant, qui donc me sermonnent lourdement : « Vous vous rendez compte, son avion est dans le ciel français. Il veut pas atterrir. » Heu, bon, je lui dis : “Écoutez, ben, qu’il rentre chez lui.” Bon, après il me dit : « Ce n’est pas le moment de plaisanter. » Donc, j’ai arrêté de plaisanter et j’ai dit : « Effectivement, c’est très sérieux. » Et, heu, Nicolas Sarkozy les arrête et puis, heu, leur demande de me, ben, de préparer la suite avec moi, à savoir : « Qu’est-ce que je dis, maintenant. » Bon, ils m’ont envoyée sur Europe 1, heu, j’ai essayé de tourner autour du pot. Voilà. » Rama Yade, sans trop s’en rendre compte, donne, ici, la clef des embrouilles : « préparer la suite », « Qu’est-ce que je dis, maintenant. » « j’ai essayé de tourner autour du pot »… Voilà comment les citoyens et citoyennes de France sont… informé(e)s !

 

Françoise Petitdemange